jacques prevert

Amours

Sablesmouvants

Démons etmerveilles 
Vents et marées 
Au loin déjà la mer s'estretirée 
Démons et merveilles 
Vents etmarées 
Et toi 
Comme une algue doucementcarressée par le vent 
Dans les sables du lit tu remues enrêvant 
Démons et merveilles 
Vents etmarées 
Au loin déjà la mer s'est retirée 
Mais danstes yeux entrouverts 
Deux petites vagues sont restées 
Démons etmerveilles 
Vents et marées 
Deux petites vagues pour menoyer

 

Religion

 

 

 Pater noster

Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terrre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuilleries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-même d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Aves leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.

 

 

La Cène

 

Il sont à table
Ils ne mangent pas
Ils ne sont pas dans leur assiette
Et leur assiette se tient toute droite
Verticalement derrière leur tête.

 

 

Simples beautés

Alicante 

Une orange sur la table 
Ta robe sur le tapis 
Et toi dans mon lit 
Doux présent du présent 
Fraîcheur de la nuit 
Chaleur de ma vie. 

 

 

La belle saison 

A jeun perdue glacée 
Toute seule sans un sou 
Une fille de seize ans 
Immobile debout 
Place de la Concorde 
A midi le Quinze Août. 

 

 

Vous allez voir ce que vous allez voir

Une fille nue nage dans la mer 
Un homme barbu marche sur l'eau 
Où est la merveille des merveilles 
Le miracle annoncé plus haut ? 
 
 

Premier jour

Des draps blancs dans une armoire 
Des draps rouges dans un lit 
Un enfant dans sa mère 
Sa mère dans les douleurs 
Le père dans le couloir 
Le couloir dans la maison 
La maison dans la ville 
La ville dans la nuit 
La mort dans un cri 
Et l'enfant dans la vie. 

 

Osiris ou la fuite en Égypte 

C'est la guerre c'est l'été 
Déjà l'été encore la guerre 
Et la ville isolée désolée 
Sourit sourit encore 
Sourit sourit quand même 
De son doux regard d'été 
Sourit doucement à ceux qui s'aiment 
C'est la guerre c'est l'été 
Un homme avec une femme 
Marchent dans un musée désert 
Ce musée c'est le Louvre 
Cette ville c'est Paris 
Et la fraicheur du monde 
Est là tout endormie 
Un gardien se réveille en entendant les pas 
Appuie sur un bouton et retombe dans son rêve 
Cependant qu'apparaît dans sa niche de pierre 
La merveille de l'Égypte debout dans sa lumière 
La statue d'Osiris vivante dans le bois mort 
Vivante à faire mourir une nouvelle fois de plus 
Toutes les idoles mortes des églises de Paris 
Et les amants s'embrassent 
Osiris les marie 
Et puis rentre dans l'ombre 
De sa vivante nuit.

 

Désespoirs et tristesse

 

Déjeuner du matin

 

Il a mis le café

Dans la tasse

Il a mis le lait

Dans la tasse de café

Il a mis le sucre

Dans le café au lait

Avec la petite cuiller

Il a tourné

Il a bu le café au lait

Et il a reposé la tasse

Sans me parler

Il a allumé

Une cigarette

Il a fait des ronds

Avec la fumée

Il a mis les cendres

Dans le cendrier

Sans me parler

Sans me regarder

Il s'est levé

Il a mis

Son chapeau sur sa tête

Il a mis

Son manteau de pluie

Parce qu'il pleuvait

Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j'ai pris

Ma tête dans ma main

Et j'ai pleuré.

 

Déjeuner du matin

 

 

Le désespoir est assis sur un banc

Dans un square sur un banc

Il y a un homme qui vous appelle quand on passe

Il a des binocles un vieux costumes gris

Il fume un petit ninas il est assis

Et il vous appelle quand on passe

Ou simplement il vous fait signe

Il ne faut pas le regarder

Il ne faut pas l'écouter

Il faut passer

Faire comme si on ne le voyais pas

Comme si on ne l'entendais pas

Il faut passer presser le pas

Si vous le regardez

Si vous l'écoutez

Il vous fait signe et rien ni personne

Ne peut vous empêcher d'aller vous asseoir près de lui

Alors il vous regarde et sourit

Et vous souffrez attrocement

Et l'homme continue de sourire

Et vous souriez du même sourire

Exactement

Plus vous souriez plus vous souffrez

Atrocement

Plus vous souffrez plus vous souriez

Irrémédiablement

Et vous restez là

Assis figé

Souriant sur le banc

Des enfants jouent tout près de vous

Des passants passent

Tranquillement

Des oiseaux s'envolent

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